Photographe aérien depuis 1996, Philippe Fruitier sillonne les airs à bord de son monomoteur à la recherche du cliché rare. Vus du ciel, Arras et le Pays d’Artois forment un patchwork qui révèle des beautés cachées. Rencontre avec celui qui a atteint l’objectif de nous émouvoir sans tomber dans le cliché.

Vous êtes la preuve qu’on peut être un pur produit de la terre et devenir pilote.

Il faut le croire. Je suis fils d’agriculteur, on ne peut pas plus terre à terre. Petit, tout ce que je connaissais de l’aviation, c’était les subsoniques Fouga Magister qui franchissaient le mur du son au dessus de la ferme familiale dans un fracas terrifiant.

Village d’Habarcq

J’ai passé mon enfance dans une petite exploitation au sud d’Arras. Je touchais la terre, j’observais les animaux, j’écoutais la nature le soir venu. J’ai toujours aimé ces moments magiques entre chien et loup où le silence règne en maître.

Justement, le silence fait-il partie de votre quotidien ?

Dans une autre vie, j’ai été cadre commercial avec tout ce que ça implique comme culte de la performance, la vanité, le bruit.

Hameaux de Bray

Pour moi, au-delà de quatre personnes, c’est la foule. On ne s’écoute plus. Dans mon cockpit, je suis loin de ce tumulte absurde. Mais détrompez-vous, le silence n’est qu’une composante. À 300 mètres d’altitude, assis derrière mon monomoteur, je ne suis pas seul. Il y a les oiseaux, les messages radio des autres pilotes, les contacts avec les contrôleurs aériens, les nuages aussi.

Dont vous dites qu’ils sont vos amis ?

J’en ai photographié un incroyable au-dessus d’Achicourt alors que je me rendais au Main Square au-dessus de la citadelle d’Arras.

Vue aérienne du Main Square Festival à la citadelle d’Arras

Une pure merveille. On slalome autour d’un nuage, ça donne de la consistance, ça piège la lumière. Je vous assure qu’un coucher de soleil sur Aubigny-en-Artois au moment des moissons avec des cumulonimbus en arrière-plan est un moment d’une rare émotion.

En même temps, avec vous, un champ de céréales devient un drapeau. Vous avez conscience de ce décalage ?

Les cabines de plage alignées à Blériot deviennent des touches de piano, les rebus de la cristallerie d’Arques un tableau abstrait, le bassin de décantation de la sucrerie de Boiry-Sainte-Rictrude une face de la Terre observée d’un satellite. C’est un jeu.

Vue aérienne des campagnes de l’Artois

« La vision aérienne ne se contente pas de donner de nouvelles perspectives, elle redessine des paysages inattendus. »

Qui se poursuit jusqu’à établir des parallèles entre deux sites. C’est volontaire ?

Oui et non. Par exemple, je n’étais pas certain que, vus d’en haut, le terril de Roost-Warendin et les jeux de bouées du parc Bagatelle ressembleraient à deux spirales. Mais après plus de 5000 heures de vol, c’est cette part de surprise qui me fait encore courir.

Vue aérienne du Golf d’Arras

Quand on fait ce métier, on devient militant. Pourquoi ?

Parce qu’en vingt ans de photographies aériennes, j’ai pu voir les choses évoluer. La montée de l’emprise urbaine, l’érosion de la côte d’Opale, la multiplication des parcs éoliens, les coulées de boue qu’on ne maîtrise plus car la terre n’absorbe plus. Derrière une photo, il y a toujours un message.

Kayak à Saint-Laurent Blangy

Mais pas forcément négatif. La photo peut mettre en évidence une logique de développement économique comme la plate-forme Delta 3. Elle peut montrer au monde le sens de projets colossaux comme le tunnel transmanche. Elle peut aussi témoigner de la floraison des anciens terrils sur lesquels on marche désormais.

D’ailleurs pour vous, la photo aérienne complète la randonnée. Pouvez-vous expliquer ?

Qu’une photo est un livre ouvert sur le passé. Prenons l’abbaye Saint-Vaast, le plus imposant monument d’Arras. À pied, on ne peut voir que des bouts.

Vue aérienne du marais de Biache-Saint-Vaast

Impossible d’avoir une vue d’ensemble. Depuis un avion, le monument apparaît non seulement dans son intégralité mais à sa juste échelle. La géographie aérienne remet les choses à leur place, sans favoritisme, en toute objectivité.

Voler, c’est aussi comprendre l’Histoire. Qu’entendez-vous par là ?

Quand j’ai commencé en 1996, j’ai récupéré un fonds photographique de quelque 200 000 photos prises entre 1960 et 1995. L’autoroute A1 n’existait pas, les charbonnages étaient encore en activité et le géant Actiparc n’était pas dans les tuyaux. Aujourd’hui, tout ça, c’est de l’histoire effacée ou écrite.

Vue aérienne du lieu historique National du Canada de la crête de Vimy

Il y a autre chose d’au moins aussi important : la couleur de la terre. C’est elle qui fournit des indications. Plus elle est foncée, plus elle est humide, plus elle a été creusée. C’est comme ça qu’au printemps le spectre des tranchées de la Première Guerre mondiale réapparaît un peu partout. Mais on peut remonter bien plus loin. Jusqu’aux villas gallo-romaines. Tout est lisible.

Soit 2 000 ans en 15 minutes de vol… N’est-ce pas un peu réducteur ?

Non, ce sont les enfants qui m’en ont fourni la preuve. Les jeunes d’aujourd’hui sont parfaitement à l’aise avec la 3D, Google earth ou les jeux vidéos immersifs. Pour eux, la photo aérienne, c’est pareil. Quand je vais dans une école à Gavrelle montrer des clichés aériens, ils distinguent tout sans rien opposer.

Vue aérienne de la place des Héros, Arras

« La photographie aérienne n’est pas une discipline qui réduit mais qui réunit. »

Donc pour vous, on ne « prend » pas une photo mais on la « donne » ?

Oui. Rien ne m’appartient.

Vue aérienne du château de Villers-Châtel

Aucun château, aucune rivière, aucun bâtiment, aucun cimetière. De plus, il n’y a pas de prétention d’éternité dans les photos. J’espère juste qu’elles apportent quelque chose de nouveau.